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A la rencontre de Nayla Ajaltouni

Ecrit par 2 décembre 2018 2 commentaires

Mettre des marques de mode éthique en avant, c’est bien. C’est ce qui a motivé le lancement de L’étiquette, notre belle boutique en ligne de mode éco-responsable.

Mais au fur et à mesure qu’on avançait dans ce projet, on s’est rendu compte de l’étendue de ce qu’on pouvait faire pour contribuer, modestement, à changer la donne dans l’industrie de la mode. Et, naturellement, on a eu envie d’en faire plus !

C’est dans cet optique-là que nous nous sommes rapprochées du Collectif Éthique sur l’étiquette et de sa coordinatrice, Nayla Ajaltouni.

Nayla Ajaltouni Collectif Ethique sur l'étiquette

« Une ONG qui œuvre pour le respect des droits humains au travail dans l’industrie de l’habillement »

L’idée ? Mettre en avant cette ONG qui œuvre directement pour le respect des droits humains au travail dans l’industrie textile (gros chantier ? Je ne vous le fais pas dire ! Mais on y croit avec eux).

Nous avons voulu en savoir plus sur leur impact et leurs actions concrètes. Nous sommes donc allées à la rencontre de Nayla Ajaltouni. Voici un compte-rendu de notre passionnante entrevue, qui a tout naturellement mené à une petite surprise…!

On vous dit tout à la fin. Bonne lecture !

Justine : Bonjour ! Est-ce que vous pourriez nous expliquer en quelques mots ce qu’est le Collectif Ethique sur l’étiquette ?

Nayla Ajaltouni : Bonjour ! Oui, bien sûr. Le Collectif Éthique sur l’étiquette est un regroupement de syndicats, d’ONG et d’organisations de défense des consommateurs. Nous sommes une ONG qui œuvre pour le respect des droits humains au travail dans l’industrie de l’habillement.

Depuis 1995, notre but est de soutenir et défendre les travailleurs dans les pays de production textile. On travaille étroitement avec 200 ONG et syndicats dans les pays de production textile avec lesquels nous coordonnons notre action pour faire avancer le respect des travailleurs et travailleuses dans l’industrie.

On fait également partie du réseau mondial Clean Clothes Campaign (Ndlr : il s’agit d’un regroupement d’envergure mondiale qui œuvre pour améliorer les conditions de travail des ouvriers et ouvrières dans l’industrie de la mode).

Justine : 1995 ! Vous n’y travaillez pas depuis tout ce temps j’imagine ?

Nayla Ajaltouni : Non ! J’y travaille depuis 2007. Entre 2005 et 2007 le Collectif a dû être mis en sommeil, faute de financements. Il y avait à l’époque 6 salariés. En 2007, le Collectif s’est constitué en association loi 1901 et je suis arrivée comme salariée pour le relancer.

« Un collectif du plaidoyer »

Justine : Impressionnant, vous devez avoir une tonne de travail. Concrètement, en France, qu’est-ce que vous faites ?

Nayla Ajaltouni : En France on a 2 axes centraux. Le premier ce sont des activités de plaidoyer auprès des multinationales pour qu’elles mettent en œuvre nos recommandations sur des sujets qu’on va éclairer ou pointer du doigt. Nous réalisons notamment des campagnes d’opinion, sur la base de violations que nous documentons par le biais de rapports.

Par exemple nous avons sorti un rapport sur Nike et Adidas à l’occasion de l’Euro puis du mondial de football, pour dénoncer leur modèle économique fondé sur un investissement surdimensionné dans le sponsoring tout en produisant dans des pays à bas coût, et surtout en montrer les impacts, alors qu’il y a de l’argent disponible pour permettre aux travailleurs de leurs chaînes de sous-traitance de gagner un salaire vital.

Nous avons également fait émerger les dangers liés au sablage des jeans. C’était une importante campagne, plus d’une cinquantaine de marques se sont engagées à son issue à ne plus utiliser cette technique mortelle de blanchiment des jeans.

Retrouvez toutes les campagnes du Collectif Éthique sur l’étiquette.

Puis nous cherchons surtout ces dernières années, en collaboration avec d’autres ONG et syndicats, à faire évoluer la législation, créer des obligations qui rendent juridiquement responsables les multinationales des impacts sociaux et environnementaux de leur activité.

Ces campagnes sont largement assises sur la mobilisation citoyenne.

« Les engagements volontaires des multinationales de suffisent pas. Il faut qu’on en passe par des régulations contraignantes. »

Justine : Des obligations juridique, c’est-à-dire ?

Nayla Ajaltouni : Le Rana Plaza est arrivé en 2013 (ndlr : l’effondrement d’un immeuble abritant plusieurs ateliers de confection textile au Bangladesh, qui avait fait près de 1200 morts et plus de 2000 blessés). C’est 20 ans après la mise en place de politiques de « RSE » (Responsabilité Sociale des Entreprises) et de codes de conduite par les multinationales.

C’est la preuve que ça ne fonctionne pas, les engagements volontaires des multinationales ne suffisent pas. Il faut qu’on en passe par des régulations contraignantes.

Donc nous avons concentré notre action de plaidoyer pour imposer une loi rendant juridiquement responsable une multinationale pour les impacts sociaux et environnementaux de son activité. On travaille avec des économistes et des juristes, en coalition avec d’autres organisations, ONG et syndicats, pour faire avancer les choses d’un point de vue législatif.

Justine : C’est nécessaire effectivement. Comment faites-vous concrètement ?

Nayla Ajaltouni : Nous travaillons d’abord à l’élaboration de recommandations, ou de propositions quoi doivent être portées. Nous cherchons à mobiliser des parlementaires, des experts, en concertation avec plusieurs organisations de la société civile.

Nous nous appuyons également sur des actions de mobilisation citoyennes et sur la documentation des violations, soit à travers des rapports que nous publions, soit en relayant la mobilisation des travailleurs.ses.

Justine : Est-ce que vous auriez un exemple récent ?

Nayla Ajaltouni : Nous avons travaillé ces 5 dernières années pour voir aboutir la loi de devoir de vigilance des multinationales, adoptée en mars 2017. Nous poursuivons pour que des législations similaires existent au niveau européen et au niveau onusien.

Justine : Ca doit être très prenant. Et au niveau de la sensibilisation grand public ?

Nayla Ajaltouni : Le Collectif Éthique sur l’étiquette a une quarantaine de collectifs locaux en France, qui organisent différentes actions de sensibilisation du public pour l’inciter à se mobiliser avec nous : relais des campagnes d’opinion, signature des pétitions, animations en milieux scolaires, happenings, interpellation des élus, etc.

Notre cœur de travail n’est pas en tant que tel la sensibilisation des consommateurs.trices, on fait très peu d’actions de sensibilisation directe, faute de moyens et car nous sommes avant tout un collectif de plaidoyer.

On demande aux ONG de jouer le rôle des pouvoirs publics, et ça ce n’est pas possible. On attend de nous qu’on aille spontanément sensibiliser les citoyens sur le terrain mais nous ne pouvons pas être partout. Il y a un vrai défaut des pouvoirs publics sur ces sujets.

Mais on a acquis une certaine notoriété, notamment via la médiatisation des rapports que nous publions, nos campagnes, nos actions, notre discours aussi, qui touche un grand nombre.

On n’est pas tant un Collectif de sensibilisation, même si on nous prête parfois ce rôle : c’est la médiatisation de notre activité qui nous fait connaître et qui fait connaître les thématiques qu’on défend.

Notre cœur d’action reste quand même d’être un collectif du plaidoyer pour rendre responsables les multinationales de leurs activités et faire évoluer leurs pratiques. Ensuite, on dialogue selon les réponses des marques.

« Nos capacités d’action en tant que citoyen.ne.s : interpeller les marques et les pouvoirs publics »

Justine : Est-ce que vous notez une évolution des consciences chez les marques ?

Nayla Ajaltouni : Nous ne parlons pas de « prise de conscience » pour les marques, elles ont tout à fait consciences que leur modèle économique se traduit par des atteintes aux droits humains et à l’environnement. Nous dénotons en tout cas une évolution de leur discours et petit à petit de leurs pratiques même si nous sommes loin du changement radical qu’il faudrait opérer.

Si H&M crée une « collection conscious », si elle communique autant et constamment sur ses prétendus engagements écolos, si toutes les marques désormais ne peuvent ignorer un discours sur leur responsabilité sociale, c’est précisément parce que les questionnements des consommateurs se font de plus en plus présents sur l’impact social et écologique de la mode. Bien sûr nous ne nous en tenons pas au discours mais c’est une étape vers une évolution des pratiques.

Il y a une progression vers un système normatif plus élaboré, sur pression de la société civile, et des citoyens. Nécessairement dans ces secteurs on va vers de la norme, et l’adoption de la loi sur le devoir de vigilance est un bon exemple.

Et puis les citoyen.ne.s posent de plus en plus de questions, auprès de nous et auprès des marques, donc c’est une belle transformation.

Justine : Est-ce que vous avez vu une évolution chez les consommateurs.trices ?

Nayla Ajaltouni : Ces sujet ont pris tellement d’ampleur ! Avec l’effondrement du Rana Plaza mais pas seulement : le boom d’H&M, de Primark, de la fast fashion en général et de leur communication aussi, la médiatisation des scandales, (invendus brûlés, toxicité etc.). Leur forte présence contribue en fait à interpeller les citoyen.ne.s, qui se posent des questions sur leur modèle de production.

Il y a un réel questionnement des citoyen.ne.s sur ces sujets. La question environnementale a été très médiatisée ces derniers mois, par ce biais l’on sent une sensibilité plus importante des consommateurs.trices aux impacts de la mode.

Cette prise de conscience accrue peine, bien sûr, à se traduire dans les comportements de consommation, surtout avec les accroissements des écarts de revenus dans la population. La question du pouvoir d’achat, des classes moyennes, qui sont de plus en plus touchées, est un frein et le critère de prix demeure le 1er critère d’achat.

La question de l’offre de vêtements responsables, et de son accès, est également centrale. Mais le développement des boutiques de seconde main, des locations de vêtement, du DIY (Do it yourself), des articles dans la presse féminine et sociale, sont des indices qu’une évolution est en route.

Par ailleurs, il y a une action qui demeure à la portée de tou.te.s, indépendamment de celle du prix, c’est celle de nos capacités d’action en tant que citoyen.ne.s : interpeller les marques et les pouvoirs publics. C’est le cœur de notre action au Collectif Éthique sur l’étiquette.

Justine : Un petit mot pour conclure ?

Nayla Ajaltouni : Les entreprises ou les marques ne peuvent prendre les engagements qui vont être rentable pour elles car ils sont visibles. On ne peut pas choisir de recycler une partie minime des vêtements ou inscrire sur des sacs que l’on fait des dons à des associations. Cela a un impact minime et permet de faire du socialwashing : laver son image auprès des consomateurs.trices par des actions sociales sans grand impact et choisies. Nous reprochons aux entreprises de ne pas faire évoluer un modèle économique et de le compenser par des actions très visibles auprès des consommateurs.

On ne peut prétendre être une entreprise responsable si l’on ne change pas à la base un modèle économique (prix bas, volumes considérables, piètre qualité) qui a des impacts sociaux et environnementaux considérables et intolérables.

Une marque qui fonde son modèle de production sur le respect des droits fondamentaux des individus et la limitation de ses impacts environnementaux, c’est à cela que l’on reconnaît qu’elle est responsable. Cela peut guider le consommateur dans ses choix ou ses non choix de consommation !

Justine : Un très grand merci pour cet entretien !

Nayla Ajaltouni : Avec plaisir, merci à vous également !

 

On vous avait promis une surprise, n’est-ce pas ? Pas de panique, nous y sommes ! Nous avons décidé de soutenir le Collectif Éthique sur l’étiquette. Pour chaque commande passée sur le site de L’étiquette, nous reversons 1€ au Collectif.

Nous avons également installé une petite fonctionnalité supplémentaire sur notre boutique en ligne de mode éco-responsable. A la fin de chaque achat, vous pouvez, vous aussi, faire un don au Collectif !

Pour que tou.te.s ensemble, on change la donne dans l’industrie de la mode.

Et vous, est-ce que vous pensez qu’il faut plus de lois ou que les politiques volontaires des entreprises suffisent ? Dites-le-nous en commentaire !

 

 

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